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Courbe de Deuil ou dynamique du changement : l’exemple du Cid

Pourquoi associer le monologue du Cid avec la courbe de deuil ? Quel est le rapport entre une pièce de théâtre écrite en 1637 et cette courbe utilisée pour identifier les résistances au changement dans les entreprises en transformation ?

Nous allons voir qu’à plus de 3 siècles de distance la théorie managériale éclaire l’œuvre et que l’œuvre nous livre à son tour des clefs pour mieux manager.

Rappelons d’où vient cette courbe du deuil.

C’est en 1969 avec son livre « On death and dying » qu’Elisabeth Kübler-Ross s’appuie sur son expérience d’accompagnement de patients en fin de vie pour formaliser 5 phases du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Ce qui nous semble aujourd’hui relever du bon sens, représente à l’époque un vrai combat contre le déni professionnel qui empêchait les malades d’exprimer leurs inquiétudes face à la mort. Elle observe que chaque patient traverse les phases du deuil à son rythme et à sa manière, certains ne passant que par 2 des 5 phases, d’autres effectuant des retours en arrière.  Cette courbe a été reprise et enrichie pour nommer les différentes phases vécues par les collaborateurs confrontés à un changement non désiré dans les entreprises.  On parle alors de choc et déstabilisation puis colère, déni, nostalgie, dépression, résignation, réorganisation personnelle et engagement.

Comment cette courbe éclaire le monologue du Cid ?

1.    Comment la courbe du changement éclaire le monologue du Cid
Revenons à l’histoire. Rodrigue, dit Le Cid est un gentilhomme castillan qui est sur le point d’épouser Chimène sa bien-aimée. Catastrophe, le père de Chimène offense le père de Rodrigue et celui-ci demande à son fils de le venger. D’où, ce long monologue qui précède le duel qui va opposer Rodrigue au père de Chimène.

Ce monologue où Rodrigue expose son déchirement intérieur a été improprement nommé débat cornélien autour d’une fausse alternative : soit je venge mon père et je perds ma maîtresse soit je ne le venge pas pour ne pas prendre le risque de tuer le père de ma fiancée.

Or il s’agit d’un faux débat car la seule bonne réponse est de venger son père.

La tension dramatique ne vient donc pas du dilemme mais bien de la dynamique interne qui permet à Rodrigue de dépasser le choc initial, de faire progressivement le deuil de son union avec Chimène et de se réorienter vers l’action.  Voyons le détail à travers les 6 strophes :

Phase de sidération de choc (strophe 1) :
…Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue…
Rodrigue est assommé par la nouvelle, il est dans la confusion mentale et émotionnelle.

Phase de colère (début de la Strophe 2) :
…Que je sens de rudes combats…
Le déni est absent. Nous n’avons pas de : « Ce n’est pas possible, il n’a pas pu faire cela ». La colère, elle, est perceptible dans la tension exprimée au début de la deuxième strophe, sans pour autant être un élément majeur du monologue.

Phase de marchandage (fin de la strophe 2 et strophe 3) :
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?
Par marchandage, on désigne l’opération qui consiste à négocier contre l’évidence. C’est le fameux vrai faux débat retenu par la postérité. Il s’agit en fait d’un marchandage interne. Il occupe la majeure partie de la deuxième strophe et l’intégralité de la troisième.
C’est le point de bascule du monologue. Le fait de poser les termes de cette fausse alternative permet à Rodrigue de se rendre à l’évidence, il doit venger son père.

Phase de tristesse, d’abattement (fin de la strophe 3) :
…Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour…
C’est la tristesse associée aux 2 options qui va permettre de dépasser le marchandage.

Phase de résignation (strophe 4):
…Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène…
Il accepte dans la tristesse.

Phase de reconstruction (strophes 5 et 6):
…Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu…
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d’avoir tant balancé, ne soyons plus en peine…
Rodrigue évoque lui-même ce marchandage comme honteux et s’oriente à 100% vers l’action sans plus aucune arrière-pensée. Le « Si l’offenseur est… » montre qu’il a su hiérarchiser ses priorités et qu’il a fait son deuil de son union avec Chimène.

En 6 strophes le dramaturge nous offre une synthèse éblouissante de la dynamique du changement.
Nous venons de voir que la courbe du deuil éclaire d’un jour nouveau ce monologue.
Regardons maintenant quel enseignement managérial nous offre Pierre Corneille.

 

2.    Quel enseignement managérial nous offre le monologue du Cid ?
Attardons-nous sur ce « marchandage » qui travaille tant Rodrigue. Dans un contexte d’entreprise, si nous sommes confrontés à un collaborateur qui entre dans une telle phase quelle est l’attitude la plus efficace ?

Tout d’abord l’accepter comme une discussion constructive. Ensuite aider le collaborateur à poser les termes et à peser les alternatives. L’accompagner jusqu’à la prise de conscience et au réengagement.

N’oublions pas que la prise de conscience de Rodrigue est d’autant plus rapide que les règles du jeu de son univers et que sa vision de l’existence sont clairement posées. Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse et Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Le premier levier pour faciliter le changement dans nos entreprises est une vision clairement posée et suffisamment fédératrice pour réduire les phases de marchandage et orienter les équipes vers l’action.

Merci à Corneille et à Elisabeth Kubler-Ross pour leurs lumières !

Benoît Siaud
Partner

 

Voilà le texte intégral du fameux monologue. Acte 1 Scène 6.

1)    Percé jusques au fond du cœur
D’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d’une juste querelle,
Et malheureux objet d’une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé, ô Dieu, l’étrange peine !
En cet affront mon père est l’offensé,
Et l’offenseur le père de Chimène !

2)    Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s’intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.
L’un m’anime le cœur l’autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
ô Dieu, l’étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

3)    Père, maîtresse, honneur, amour
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L’un me rend malheureux, l’autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d’une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur Fer qui cause ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ?

4)    Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu’à mon père ;
J’attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J’attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l’un me rend infidèle,
Et l’autre indigne d’elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu’il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.

5)    Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N’écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu’à ma peine.
Allons, mon bon, sauvons du moins l’honneur
Puisqu’après tout il faut perdre Chimène.

6)    Oui, mon esprit s’était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu’à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l’ai reçu.
Je m’accuse déjà de trop de négligence ;
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d’avoir tant balancé, Ne soyons plus en peine,
Puisqu’aujourd’hui mon père est l’offensé,
Si l’offenseur est père de Chimène.

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